Enseignement politique et religion

Il y a un peu plus de deux siècles, en France, la moitié des enfants qui naissaient mourraient avant l’âge de dix ans. 50% de cette moitié décédait au berceau. Une telle réalité (lorsqu’elle est vécue par des vivants) a des répercussions immenses dans leur manière d’appréhender la vie, son prix, le sentiment de sa précarité, l’importance de « l’autre », la structure du collectif, les relations avec l’invisible etc…

La religion a été marquée par (et a marqué en retour) le contenu de ce destin collectif et de ses évolutions, et elle a pris sa part du spectre institutionnel, en accompagnant des hommes en recherche de sens, dans des contextes humains, géographiques, climatologiques différents.

La culture c’est précisément cette façon qu’a la lutte pour la vie, de ruisseler le long des structures morales, sociales et politiques. Elle est aussi cette façon d’adopter un squelette autour duquel accrocher la chair et le muscle de sa volonté collective (nation, peuple, tribu, famille..) et individuelle, pour repousser les limites de la mort; et pour transmettre avec la vie, le respect de cette vie et de sa préséance sur nous, qui ne pouvons que nous retourner sur le fait de l’avoir reçu sans la demander .

Dans un tel environnement, dangereux et précaire, la reconnaissance que l’on doit à tout ce qui a contribué à faire de nous des rescapés émerveillés, implique un grand respect et une gratitude profonde envers ceux qui ont bataillé pour cela : la chaîne des anciens, des parents, des maîtres auxquels nous devons, depuis la nuit des temps, le respect, et les institutions qu’ils ont forgées avec une discipline sociale lentement sédimentée et la connaissance puis l’expérience accumulée.

Aujourd’hui arrivent donc dans nos sociétés modernes, des populations aux abois, détentrices de telles synthèses, avec des réflexes actifs liés à de tels vécus et dont les cruelles réalités s’attestaient sous leurs yeux encore, il y a deux heures au moment même de prendre l’avion.

Quant à nous, toute cette conscience nous a abandonnés… La faculté de consommer a facilité notre amnésie, le primat du plaisir non questionnable, la saisie des enivrements et l’irréversibilité apparente du progrès en ont facilité l’impossible réappropriation, et presque justifié cette impossibilité… Nous avons même élaboré une contre-culture basée sur le droit de valoriser le présent sur la base d’un futur rêvé, où il n’est pas toujours facile de faire la distinction entre l’innovation et le n’importe quoi.

Car la culture  des peuples destinés à se croiser, à collaborer et échanger dans un monde globalisé, est marquée par une présence structurante de différentes religions…. Elles font partie de ce bagage, y tient une place de choix : elle y donne une série d’impulsions et canalise les efforts, organise le sens, affecte une puissance au lien social, tribal ou familial. Elle est chargée d’affects et de symboles profonds. Elle crée des fraternités. Et ce n’est pas une philosophie : elle a quelque part un lien avec la réalité organisée et à organiser. Elle est avant tout une pratique.

Or la modernité s’est construite sur son rejet ; et dans ce cadre, la société française pose un problème particulier :

1°) elle s’est historiquement, par la Révolution et ses suites, donné un rôle leader absolu, universel, comme liquidatrice radicale de toute religiosité, en privilégiant la substitution scientifique et une mystique rationnelle et politique.

2°) c’est l’école qui est devenue traditionnellement l’instrument républicain de la réalisation de cet objectif, une fois le peuple français « passé au moule » ; et elle conserve assez ouvertement cet objectif encore. Les récriminations régulières vis-à-vis de l’école privée le montrent régulièrement.

3°) sûre de l’évolution historique qui a semblé un temps lui donner raison, elle a imprudemment écarté tout intérêt positif pour la question religieuse, considérée sur cette période, comme simple survivance.

4°) organisant ainsi l’ignorance de ses propres cadres, la simple persistance du phénomène religieux même à titre anthropologique ou culturel, place les transmetteurs de la connaissance en situation d’inconnaissance et donc de faiblesse absolue dans leurs classes.

5°) leur autorité, factice, se dénonce d’elle-même du coup : ils sont au service d’un système, pas de la connaissance…puisque sur ce sujet qu’imposent les grandes masses mondialement, les enseignants ne l’ont pas. Ignorance cultivée même parce déclarée illusoire. Ils défendent donc apparemment une idéologie, sous couvert de… Mais maintenant: comment faire la promotion du rationnel lorsque l’on n’est même pas déjà logique ?

6°) ce problème s’accroît lorsqu’une pression démographique se révèle favorable aux flux entrants. La tendance naturelle qui l’accompagne, diffère l’aggiornamento qu’impliquerait autrement, en condition plus minoritaire, l’adaptation aux exigences du milieu d’accueil et le « travail », la réinterprétation, l’adaptation de sa tradition d’origine.

7°) le transfert de sacralité en faveur de la science a failli. Elle ne converge pas. En témoigne la multiplication des apologies de la décroissance, des retours à la terre, de la morale du vivre chichement, des monnaies locales, du troc, d’un panthéisme… La science se dénigre elle-même, à la Feuerbach, courant après des « intelligences supérieures » dans des exoplanètes, alors que l’humain ne pourra jamais connaître que ce qui est conforme à sa propre nature ici-bas. En se désaliénant de la religion elle s’aliène plus puissamment encore. 

8°) des ensembles communautaires se sont constitués dans la coulisse ; autour du religieux longtemps repoussé, à visée humaine au même titre que l’écologie, se redessine un vivre communautarisé, parallèle simple et attirant (pour de grands marginaux criminels ou vengeurs aussi) et où :

  1. la place de chacun est prévue et a un sens dans une structure et une hiérarchie lisibles
  2. l’on peut (en étant modeste) être assuré d’un minimum pour vivre
  3. l’on bénéficie d’une certaine considération, une identité, une vraie reconnaissance, où
  4. une certaine convergence entre ce que l’on voit et ce que les mots veulent dire est entretenue
  5. la parole et l’action sont reliées par des liens qui offrent une cohérence morale dense
  6. il est même possible d’y être admiré par certains en cas de sacrifice de soi.

9°) Le modèle français pose une difficulté particulière car il a mis de la religion dans la politique depuis Rousseau, qui voyait, dans l’association cohérente religion et politique, plus d’avantages à Mohammed qu’à Jésus.. De ce fait ce modèle tend à « s’opposer » à toute religion, sans nécessité de les comprendre, mais il le fait doublement vis-à-vis de celles qui impliquent plus ouvertement la politique dans sa sacralité.  Il lui est donc difficile d’insérer de la pragmatique sans avoir le sentiment de déchoir sur un de essentiel. Composer sera donc facilement synonyme de succomber.

Une vaste ignorance réciproque à laquelle beaucoup sont attachés, par sens tactique, par peur, par mépris de l’autre ensuite aussi, l’attractivité des dichotomies simplistes, risquent de favoriser une façon plus directe de se faire comprendre : l’action immédiate et violente. Après tout le pays a soutenu aussi, et valorisé, dans sa propre promotion exportatrice révolutionnaire, des guerres (révolutionnaires et napoléoniennes, aux soutiens récents aux soulèvements aidés et relayés du moyen orient) mais qu’elle s’étonne de voir arriver sur son sol au même titre.

Quoi que cette violence fût annoncée depuis longtemps, on n’en fit pas cependant la lecture « anthropologique » qui convenait. Nous n’avons, collectivement, rien anticipé. Nous n’avons pas même su ou voulu créer d’instruments susceptibles de découvrir en quoi les parties, finalement, se faisaient de fausses idées les unes sur les autres. Pas plus d’ailleurs que l’on ne se ménageait la possibilité de voir où pouvaient se loger, dans le propre réservoir de valeurs de traditions ou d’expériences de chacun, les premiers éléments d’une réinterprétation réciproque, permettant d’éviter une mortelle diabolisation…

Sans doute qu’après tout le politique comme sacré, tout comme la religion comme politique, tiennent trop à la présence caricaturale et délirante de leur contre-valeur, pour se priver de la possibilité de  fabriquer du bouc émissaire, une contre démarcation claire et rassurante, et guider la pulsion du groupe sur lequel son représentant cherche à constituer l’unanimité qui lui sera favorable et réconciliatrice du collectif. L’habile est l’élu.

C’est individuellement donc, dans l’état de cette réflexion, qu’une expérimentation a été menée à la fin des années 90, grâce à l’appui du Père Louis Cornet, alors évêque de Meaux : pendant trois années toutes les classes d’un collège privé passèrent, une heure obligatoire par quinzaine, à l’apprentissage des rudiments culturels nécessaires à la saisie correcte du phénomène religieux et à la maîtrise des concepts minimaux permettant aux enfants d’acquérir les instruments essentiels nécessaires à une première cartographie religieuse ouvrant sur une compréhension plus apaisante de notre environnement multiculturel.  C’est cette expérience et sa mise en valeur qui sont racontés dans cet ouvrage critique et intransigeant certes, mais plein d’espérance.

Sera-t-il donc possible de défendre l’hypothèse réalisable d’une véritable culture religieuse décomplexée et pour tous dans  notre pays? L’avenir le dira mais le passé en déclame toute la difficulté. Mais, dans cette expérience, les adultes pour eux-mêmes réclamaient ces enseignements auxquels leurs progénitures étaient ainsi exposées. En réalité c’est une voie riche et pleine de découvertes pour certains ; source d’enthousiastes redécouvertes pour d’autres ; de synthèses nouvelles plus équilibrantes, de libération des consciences aussi

Tout bien pesé il était fou dès le départ d’écarter la religion de l’exercice d’une intellectualité saine, et, par intimidation, d’imposer sur ce domaine un silence institutionnel. Car elle constitue potentiellement une forge, un creuset propre et riche de sens. Car elle permet de vivre, prendre en charge, et peut être vaincre (momentanément ?) ce doute personnel que l’humain doit négocier avec sa conscience, jour après jour, pied à pied, au fur et à mesure de l’histoire de son questionnement : « Seul l’Esprit, s’il souffle sur la glaise, peut susciter l’homme » disait Saint-Exupéry. Mais l’esprit souffle-t-il encore sur l’école quand elle ne parle que de « déconstruire », alors même que du coup les enfants souffrent de n’y pouvoir être édifiés ? Si l’enfant est un être en construction, à quoi peut donc bien s’attendre avec lui, une société qui l’encourage à démonter, éclater, réduire?


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